Robida par Jean-Jacques Bridenne (1957)

Publié le par Erwelyn

Article paru dans la revue Fiction (n°10 de septembre 1957)

Fiction n°10 (1957)


ROBIDA, LE JULES VERNE DU CRAYON par J.-J. BRIDENNE

 PROPOSITION DE NOTICE BIOGRAPHIQUE POUR ENCYCLOPEDIES, SUR UN AIR 1900

 

 

     Robida (Albert), né à Compiègne en 1848, mort à Paris en 1926. Collabora dès ï'âge de 18 ans au « Journal Amu­sant »  et se fit connaître dans le dessin satirique et la lithogravure. Séjourna à Vienne où il fut attaché au magazine Der Floch (La Puce) et, de retour à Paris, fonda La Caricature. Tout en s'illustrant (doublement) comme artiste de la plume et du crayon, il écrivit des contes et romans qui s'adressent en majeure partie aux en­fants (aux enfants de 10 à 80 ans et plus). Favori des génies et des fées, grand familier des dragons, des che­valiers en armure et des dames en hennin, des beffrois et des anciennes cathédrales. Familier aussi des locomotives baladeuses, des monstres élec­triques, des voleurs volants et des gen­darmes ailés. Célébra les vieilles villes de Flandre, d'Espagne, d'Italie et les Babels de l'avenir. Reconstitua en ma­quettes le Paris médiéval pour l'Exposition de 1900 et caricatura le progrès des transports et de la stratégie.


LES ANTICIPATIONS DE ROBIDA
 

    
     En 1879. Albert Robida publia Voyages très extraordinaires de Saturnim Farandoul dans les mondes connus et inconnus... même de M. Jules Verne. Tout le livre est une époustouflante
caricature des Voyages extraordinaires et des robinsonnades en tout genre. Son héros, naufragé dès le berceau et élevé par des singes, tra­verse les plus invraisemblables aven­tures sous toutes les latitudes, parcourant le monde en  bateaux à voiles et scaphandre, en traîneau, en ballon, a dos de chameau, d'éléphant et d’hippopotame, se trouvant entraîné un moment par les espaces interplanétaires. rencontrant successi­vement Philéas Fogg et Passepartout, le capitaine Nemo, le capitaine Hatteras, Hector Servadac, Michel Strogoff... A vrai dire, l'ouvrage vaut plus par ses dessins (notamment par ses dessins en couleurs) que par son texte, amusante mais facile parodie des grands récits de voyages réels ou ima­ginaires et, avant l'heure, duVoyage à travers l'impossible de Jules Verne et D'Ennery (1). Mais le stupéfiant visionnaire qui déjà se révèle par en­droits dans Saturnin Farandoul  va se donner libre cours dans Le XXème siècle. Ce roman-album parut en 1883 et comporta de véritables suites qui sont : Un voyage de fiançailles au XXème siècle, La vie électrique et La guerre au XXème siècle (qui parut dans La Caricature). L'histoire contée y est pratiquement inexistante et ne sert qu'à la description des temps futurs tels que l'auteur les voit (ces « temps futurs » qui sont notre actualité). Avant tout, Robida donne une place considérable à l'aviation, di­sons plutôt à la navigation aérienne. Dès le milieu du siècle, on voyage essentiellement par les airs. Ballons-oiseaux, ballons-poissons, aéroplanes, hélicoptères pullulent et il en est ré­sulté un bouleversement de l'architec­ture : des aérogares, aéropalaces, aérocasinos sont apparus de toute part, cependant que pour les élégants et élé­gantes la présence aux grandes courses aériennes a remplacé la présence aux courses d'Auteuil et de Longchamp. Mais on va aussi beaucoup sous mer où sont édifiées de complètes et con­fortables stations; il est de bon ton d'avoir son sous-marin de plaisance et de participer à des chasses aquatiques et abyssales. Non seulement le télé­graphe et le téléphone ont pris un dé­veloppement inouï, mais une télévision totale s'est imposée : sur écran fami­lial, on peut contempler aussi bien les grandes retransmissions théâtrales que des reportages d'actualité comme les horribles scènes de la guerre de Chine ! Des conduits électriques (?) répandent à domicile la musique et aussi la nourriture... Le génie constructif des industriels ne connaît plus de bornes, un « sixième continent » est cons­truit par procédés madréporiques et l'on entreprend, par attraction élec­trique, de rapprocher la Lune de la Terre pour la rendre accessible aux machines volantes.
     Mais tout est loin d'être pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les mœurs familiales ont été révolutionnées et le divorce-éclair est d'usage courant. Les femmes, qui peuvent être non seulement avocates, médecins, astronomes, mais aussi journalistes,  financières et politiciennes, se battent en duel à l'occasion. Les modes sont somptueuses, mais extravagantes. L'art mérite de moins en moins son nom et l’on voit triompher la photo-peinture et la sculpture galvanoplastique. Quant aux études, résolument modernisées, elles ont tourné le dos à tout restant d'humanités classiques. Les merveilles mécaniques comportent une contrepartie souvent désagréable. Au moins en France, les émeutes sont évi­tées, mais par « légalisation » : elles sont organisées à dates fixes et don­nent lieu à récompenses comme les expositions techniques et artistiques ! Il y a toujours des bandits — des bandits motorisés comme il se doit — qui donnent fort à faire à la police de l'Air. Surtout, il y a toujours des guerres... Et, bien entendu, celles-ci mettent en action des moyens supé­rieurs de destruction collective. Outre les bombardements aériens, Robida annonce en effet les lancers de mi­crobes et de gaz toxiques, les médecins mobilisés pour tout autre chose que pour soigner les blessés, les auto­canons et de véritables tanks dont la figuration en couleurs est criante de vérité anticipée.
     A ce propos, il faut signaler que ses publications sur le XXème siècle sont à compléter par La guerre infernale (1908), qui est de Pierre Giffard (2), mais que Robida illustra puissamment et dont on est tenté de croire qu'il l'inspira au moins pour l'essentiel. En moins littéraire, c'est, somme toute, le répondant à La guerre dans les airs de Wells. Mais le romancier français se plaît visiblement à accumuler les aventures terribles et les grosses atro­cités pour nous découvrir aux der­nières pages que tout n'a été qu'un songe (le narrateur se réveille après avoir été décapité par un Jaune ; car l’entre égorgement scientifique des na­tions blanches a eu pour résultat l'ef­froyable victoire de l'Extrême-Orient. En vérité, il nous semble que c'est aux dessins de Robida que cette oeuvre — publiée en fascicules chez Méricant — doit de n'être point oubliée et dut peut-être la plus grande partie du vif succès qu'elle remporta en son temps. Les canons et les microphones géants — aux tournures de reptiles secon­daires — les grands bombardements et torpillages, les aéronefs de combat, les offensives bactériologiques et les massacres systématiques y sont figurés avec une fantaisie qui n'ôte rien — bien au contraire — à leur relief cau­chemardesque. Malgré ce caractère, il ne semble pas que Robida prenait plus au tragique à ce moment qu'au mo­ment de La guerre au XXème siècle les redoutables perspectives qu'évoquait sa plume déchaînée. On a la nette impression qu'il s'agit là d'avertisse­ments tour à tour cocasses et fantas­magoriques, dont l'auteur veut espérer qu'ils seront inutiles. Mais Robida connut effectivement la première guerre mondiale et, peu après son achèvement, il composa L'ingénieur von Satanas, dont le ton est bien différent. Si l'on trouve toujours de la spirituelle drôlerie dans les images comme dans le texte, il est manifeste. cette fois, que l'auteur craint et dénonce tout de bon la future auto­destruction de l'humanité. Il vitupère toutes les folies guerrières et particu­lièrement cette guerre scientifique in­carnée par le personnage symbolique de von Satanas (moine Schwartz en d'autres temps). Ici, c'est à peine s'il y a anticipation : pratiquement, on est en présence d'une réédition « amélio­rée » de la Guerre 1914-1918, qui s'étend sur de nombreuses années et où les engins de combats terrestres, maritimes, aériens, ruinent toute la civilisation. La guerre va s'achever (par l'écrasement définitif des Alle­mands) avec des arcs, des épieux et des haches, dans l'effondrement des techniques et l'espoir que la société nouvelle ne suivra jamais les voies de la science infernale. En 1925, Robida devait encore publier une œuvre anticipatrice, Le chalet dans les airs. Pur roman à la Jules Verne (sans di­dactisme), il offre un ton apaisé et, à l’encontre du précédent (on peut même dire des précédents), s'adresse beau­coup plus aux jeunes qu'aux adultes. La villa volante Beauséjour, les aven­tureuses excursions de ses passagers, les animaux « préhistoriques » peu­plant une île tombée du ciel, tout cela est vivement attachant. Mais on ne retrouve évidemment pas ici la pro­fondeur de pensée qu'on découvrait, non sans surprise, dans L'ingénieur Von Satanas et même dans bien des pages du Vingtième siècle et de ses annexes.


LA PENSEE  DE  ROBIDA

    
     Ayant l'air de ne viser, le plus sou­vent, que la plus plaisante fantaisie, Albert Robida témoigne, ainsi qu'on a pu le voir, de sérieuses qualités de prescience battant quelquefois celles de Jules Verne (Le XXème siècle pa­rut quelques années avant La Jour­née d'un journaliste américain en 2889 ). Mais la vérité oblige à cons­tater que celui-ci, tout en évitant le pédantisme, possédait bien la matière scientifique de ses histoires et n'anti­cipait qu'en s'entourant de garanties positives, alors que celui-là suit à peu près intégralement les caprices d'une intuition échevelée. Ainsi — par exem­ple — il donne la primauté à des bal­lons parfaitement dirigeables (tandis que Verne, avec raison, n'y eut jamais foi)
et il semble considérer le Plus-Lourd-que-l'Air comme ne pouvant être que leur auxiliaire, dans la guerre comme dans la paix. Ses communica­tions avec la Lune n'ouvrent aucune voie, même empirique et romancée. Nul éclaircissement n'est fourni sur le fonctionnement de ces monstrueux aérostats, des mirobolantes transmis­sions électromécaniques, visuelles et sonores, du moteur atomique de la Villa Beauséjour ni des grandes réus­sites thérapeutiques et anti-thérapeu­tiques.
     Mais c'est dans l'expression gra­phique que se manifeste toute la puissance divinatoire de Robida. Bien peu technicien sans doute, il trouve dans le coup de crayon, le trait d'encre ou le jeu des couleurs le moyen d'an­noncer avec exactitude apparente de frappantes réalisations techniques. Mais ces dernières ne forcent jamais l'admiration du caricaturiste  pro­phète et c'est bien plus souvent la sa­tire que la louange du Progrès qui se fait jour chez lui. Ce dessinateur et graveur d'êtres légendaires, de clochers et de guerriers moyenâgeux, de ruines et de sites montagnards avait un doux faible pour tout le Passé, ainsi qu'on peut s'en rendre compte d'après son Jadis chez aujourd'hui. En même temps, il égratigne à toute occasion l'automobilisme, l'aéronautique, la fiè­vre de déplacement, la Bourse, le ser­vice militaire obligatoire, les nouvelles mœurs publiques et privées.
     Dans Saturnin Farandoul, dans Le XXème siècle, dans la plupart de ses productions de « La Caricature », tout cela est encore traité en style « chan­sonniers ». Il y ressort que les plus merveilleuses applications de la science n'ont point que de bons côtés, mais les ennuis qu'elles apportent sont plus drôles que catastrophiques; il ressort aussi que tout leur progrès ne change pas grand-chose à la nature humaine et les gens de 1952 dépeints par Ro­bida ne diffèrent pas foncièrement des Parisiens de 1880-1890, mais ceux-ci n'étaient-ils pas singulièrement aima­bles ?... Le système parlementaire n'est pas idéal, tant s'en faut, mais lui aussi donne plus à rire qu'à pleurer. Et l'in­vasion du machinisme, la mécanisa­tion humaine n'est encore symbolisée que par l'amusante substitution d'un automate en gibus au Président de la République française (ce fut Sadi Carnot, dont on disait qu'il était en zinc, qui suggéra fort involontaire­ment cette idée du Robot présidentiel). Mais La Guerre du XXème siècle revêt déjà une toute autre expression et la satire amère y prend le pas sur l’aimable bouffonnerie. La Civilisation y est figurée en distributrice de boites à mitraille et de projectiles perfection­nés; on voit une famille de Parisiens de 1915 (nous disons bien : 1915) qui, pour aller dîner en ville, se sont bar­dés et casqués de métal, pourvus. d'armes invraisemblables ; et on peut lire ce qui suit :

« La Science, rapprochant les dis­tances, écartant les obstacles, coupant les isthmes et perforant les montagnes, a créé des points de contact entre les peuples les plus éloignés et permis toutes les communications... amicales ou autres. »

     Enfin, L'Ingénieur von Satanas  est la grande, l'éloquente imprécation contre le prétendu progrès qui n'abou­tit qu'à rendre la guerre plus savam­ment monstrueuse, qu'à renvoyer l'homme moderne au stade des troglo­dytes, qu'à mettre les résultats scientifico-industriels au service de la plus grande sauvagerie et à multiplier les deuils, les ruines, les infirmités, le crime et la misère. Tout ce qui peut s'écrire aujourd'hui à ce sujet, toutes nos apocalypses atomiques existent en puissance dans ces pages illustrées que Robida composa vingt ans au moins avant qu'il fût seulement question de bombe atomique. Toutefois, l'humour noir du grand conteur-caricaturiste ne prend jamais le ton grinçant et déses­pérant de certains anticipateurs ac­tuels, Barjavel par exemple. Encore qu'il ait toujours été porté — à l'ins­tar de tant de ses contemporains — à confondre la Science avec ses manifes­tations mécaniques, Robida ne la traite pas comme mauvaise en soi, comme diabolique par nature. Même dans L'Ingénieur von Satanas, il sait que le plus grand bien pourrait en résulter et que ce sont ses usages par l’homme qui sont mauvais. Que l’homme soit imperfectible, il est pro­bable que tel était bien son avis. Cependant, la conviction d’un bon et nouveau départ de la race semble animer l’épilogue de L’Ingénieur Von Satanas. qui est de loin l'ouvrage le plus sombre — le plus fort aussi dupoint de vue littéraire – produit par quelqu’un en qui l’on ne connaît trop souvent que l’illustrateur de Rabelais et le caricaturiste léger des mondaines, des hommes d’Etat et des sportsmen du XIXème siècle finissant.

     Rendre compte par écrit de l'œuvre de Robida, c'est la trahir fatalement. C'est par la connaissance de ses in­comparables croquis et gravures qu'il est seulement possible de l'apprécier, en particulier comme anticipateur. Si cette communication ne donne qu'une pâle et infidèle notion de son étonnant talent, il en va tout autrement du film que lui ont consacré — avec beaucoup d'habileté — France Roche et Pierre Kast et qui, en utilisant une judicieuse sélection de ses compositions prophé­tiques, reconstitue visuellement l'uni­vers Robidesque (3).


(1) En fait, cette pièce ou plutôt cette revue dramatique à grand spectacle de 1882 fut tirée par d'Ennery des « Voyages extraordinaires > contre le gré de Jules Verne, Il parait en effet que celui-ci n'apprécia pas l'ambitieux galimatias anti-scientiste qui la caractérise. Les cri­tiques théâtrales du temps furent généra­lement dures pour cette œuvre qui, à notre connaissance, n'a pas été éditée.
(2) Lieutenant de mobiles en 1870-1871, Pierre Giffard devint reporter et ensuite rédacteur en chef du Journal  « Le Vélo ». Il a laissé des livres de voyages, de sports, de vulgarisation scientifique, des romans d'aventures et quelques comédies. On peut citer de lui « L'enfer de neige », « Le Tombeau de glace », « Les Drames de l’air » et son humoristique étude sur les transports à la fin du XIXe siècle inti­tulée « La Fin du Cheval » et également illustrée par Robida.
(3) Notre collaborateur F. Hoda a rendu compte de ce film dans notre numéro 6, page 121. Il est programmé dans les salles, en première partie, couplé avec L'Affaire MauriziusLire l'article

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