Robida par Félicien Champsaur (1)

Publié le par Erwelyn

undefinedEn 1886, Félicien Champsaur (1858-1934) consacre dans son livre Le cerveau de Paris : esquisses de la vie littéraire et artistique et dans la rubrique L'imagerie parisienne, un chapitre entier à Albert Robida. Il y décrit d'abord les femmes sous le crayon de l'artiste, puis une bibliographie rapide de l'homme pour terminer à nouveau sur une image féminine.

"II y a les épinglées de Robida comme il y a les cocotes de Grévin. Alors que presque tous les dessinateurs imitent plus ou moins le maître ès croquis boulevardiers et marchent derrière lui, sur son trottoir, Robida a cherché et trouvé un genre. Au bout de son crayon, est apparue, sur la. pierre lithographique, une Parisienne marquée d'une particulière allure. La cocote de Grévin a, par exemple, presque toujours de l'esprit, et elle a, presque toujours, sous son crâne tendre, la fantaisie et le caprice, qui, êtres merveilleux, l'un de l'autre épris, minuscules comme la reine Mab dont le char est taillé dans une coquille de noix, se promènent derrière le front, couvert de cheveux à la chien, échangent des baisers, et, par intervalles déposent dans les circonvolutions du cerveau, sur les coussinets de moelle, les petits caprices et les petites fantaisies nés de leurs baisers.
La femme de Grévin ne méprise pas l'argent, mais elle ne dédaigne pas le poète amoureux. Elle a même
des souvenances émues pour le temps de lointaine misère. Telle est, au bas d'un dessin, qui représente,
dans sa chambre d'ouvrière, une mignonne aux cheveux ébouriffés, à la robe collante, indiquant les jambes
héronnrèrement exquises, cette légende :

Pain...... 2 sous
Beurre.... 1 sou
Café...... 2 sous
            _____
Total......5 sous

Comme
l'argent file !           (Ces bons
moralistes.)

La grisette, dont est prochaine la chute dans le triomphe, n'est pas encore devenue « lakiste» ; mais alors,
qu'elle fera, au bois de Boulogne, le persil dans sa victoria, autour de la cascade et des flots menus, elle gardera toujours un tantinet de bonne folie et un tantinet d'amour qui n'aura pas encore servi. La cocote de Grévin fait la transition entre la lorette et « l'épinglée » qui, celle-ci, n'a plus de cœur, mais seulement
une croupe.


Une épinglée croit un peu à l'argent, beaucoup aux louis, passionnément aux billets de banque. C'est la femme dessinée par Robida. Elle est généralement grasse et boulotte, avec des bras opulents, des seins qui avancent, en emplissant le corset de leurs globes fermes, la taille mince, des hanches superbes, qui, pour les amoureux de matière chez la femme, évoquent, en leurs courbes exagérées, le rêve des chairs et le poème des contours ; elle grise les sens, avec des jambes plantureuses, aux mollets riches de galbe et des pieds de rien du tout. Ils sont, en vérité, les plus jolis, à Paris comme à Pékin les pieds de rien du tout que parfois leurs maîtresses, à l'habileté miraculeuse, enferment dans des souliers encore moins grands. Ainsi splendide de formes, la femme de Robida possède, outre la taille possible à saisir sans doute entre les mains jointes, des attaches excessivement fines, très déliées, aux genoux, aux bras et aux cous des pieds de rien du tout. L'âme de ce corps éxiste à peine. La lorette de Gavarni aime le chicard, la cocote de Grévin a des tendresses soudaines et des béguins impromptus, tandis que l'épinglée de Robida est une femme menant bien son affaire, sans se laisser distraire malgré des sentimentalités niaises, car elle s'écrie en lisant, allongée sur son lit, un roman le héros exprime sa passion en termes amphigouriques :
- Oh! celui qui me parlerait comme ça, je sens que je ne le tromperais jamais... Mais voilà, y en a pas.

Elle n'est pas sans cesse spirituelle, la femme de Robida. Ayant beaucoup de très belle chair à vendre, elle la vend au plus haut cours. C'est l'important. Avec l'insolence de sa triomphante beauté, elle a le dédain des chatteries de la causerie, et, rejetant le souci de la pensée, elle énamoure par la vue de sa poitrine, et de son giron aux lignes onduleuses. Souvent elle ajoute à ses moyens de conquête les indiscrétions d'attraits, surprises ravissantes, des robes courtes ou levées. 

Le
talent de Robida est composé d'imagination et de modernité, et les femmes ainsi enfantées dans son rêve d'art, ont, jusqu'à l'inouïsme, des ondulations, des souplesses, des serpentements, des zigzags, des allongements des abondances, des adossements, formes et poses, qui toutes sont empreintes de vivacités, de langueurs, de coquetteries, de nervosités, de nonchalances, d'abandons, de câlineries, de lascivetés et d'insouciances.
Ce type est la caricature de la réalité passagère, type éclos d'une fantaisie et d'une paraphrase de la femme. Les galantes du dix-neuvième siècle sont très sérieuses. Robida les représente, à Longchamps, dans des victorias en forme de corsets et de moulins à vent, sur lesquelles des annonces épatantes disent leurs mérites. On
traite de gré à gré (1). Elles veulent le chic et le chèque, et le reste peu leur chault. Robida les saisit telles quelles, avec le charme de leurs yeux, la grâce de leurs attitudes, leurs toilettes savantes par quatre mille ans d'expérience, avec leurs élégances, mais sans esprit et sans coeur. Elles ont le coeur fermé, la tire-lire ouverte, et, comme manière d'esprit, l'excentricité. Leur genre est très yankee.

                                                                                ***  (suite)


(1) Après un pareil portrait, je ne trouverais pas à me marier, si je ne l'étais déjà. Vous me signalez à la vindicte publique pour une foule de choses. Je suis immoral, je n'ai pas de coeur ; vous m'accusez de ne faire que des femmes. Vous induisez le tribunal en erreur. Je fais des hommes aussi, mais pas de notre temps, pas de notre pays. Est-ce ma faute s'ils sont laids maintenant, si laids, que j'aime mieux dessiner vingt femmes qu'un seul homme. Mais je dessinerai tant que l'on voudra des sauvages, des Chinois, des gens de la Restauration, des lansquenets, des gens du XV° ou XVI° siècle, doublés en fer.
S'il faut dépasser la Restauration, j'y renonce et, quoique vous disiez, cher ami, je ne mettrai jamais dans un dessin plus d'un quart d'hommes pour trois quarts de femmes.
Par-dessus tout, j'aimerais mieux dessiner de vieilles maisons. Mais... il y a le grand mais... on n'en voudrait pas. Moderniste que vous êtes, aquafortiste à l'encre, encore plus inconvenant que Zola, vous n'avez pas le droit de nous rien reprocher. Nous ne faisons, que suivre le mouvement, car enfin je connais certain romancier...   ROBIDA

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